
Lydia Ourahmane 1752 Photos
Lydia Ourahmane
Galerie Chantal Crousel
10 rue Charlot, Paris, CA 75003
Tue–Fri 10am–6pm, Sat 11am–7pm
Admission
Free Admission
About
Chère Lydia, Qu'implique la présentation d'images qui n'étaient pas destinées à être montrées ? Qui étaient rangées dans des cartons et prenaient la poussière, occultées à la vue ? Enserrées entre deux plaques de verre, elles sont tout sauf enterrées (selon Douglas Crimp, les mots « musée » et « mausolée » sont éternellement indissociables). Elles sont poreuses, ouvertes, transparentes. Comme une représentation du possible. Est-il juste de le penser ? Ces images sont des traces de lieux, de textures et de couleurs. L'expérience vécue en les regardant s'apparente à la recherche du sens d'un rêve au réveil. Disposées à l'horizontale comme des planches-contacts — négatifs et positifs confondus —, elles évoquent une énigme et sa solution subtile. Une riposte à l'autorité de l'image unique ; des films plutôt que des instants monumentaux. Ensemble, elles constituent une sorte de plan de la vie. Un plan composé de traces. Bien sûr, te connaissant, on doit s'approcher des images pour les distinguer. Comme des hiéroglyphes à déchiffrer, elles sont elliptiques, parfois insondables, empreintes de mystère. Ne m'as-tu pas un jour dit que tu avais débuté en tant que photographe ? Tes parents, des missionnaires chrétiens, documentaient leur vie en permanence et tu pensais que la photographie serait aussi ton art. Tu as pris tes premières photos avec un vieux Canon offert par ton père. Un appareil photo que tu utilises toujours, vingt ans après. Tu as rafistolé ses pièces usées avec du chatterton. Ton art est celui du possible, de l'ouverture, du hasard. D'une alchimie singulière. Quel est l'inverse de la ligne droite ? Le zigzag. Lydia, c'est toi. Et il se trouve justement que ces images ont été prises en marge de projets passés. Des projets concrétisés, d'autres non. Parmi ces derniers, il y a une série de photos de jeunes garçons posant au bord de la mer. L'un d'eux avait volé ton chien, n'est-ce pas ? Quand tu l'as retrouvé, tu t'es dit qu'il serait intéressant de faire un film sur lui et ses amis. Une forme de rédemption ? (J'ai cru comprendre que tu avais abandonné ce projet à la mort de l'un d'eux.) Ailleurs : une voiture en flamme dans le désert et ses restes calcinés ; les traces d'une démarche complexe visant à obtenir la nationalité française pour ton père. Mon image préférée de toutes : l'avion en béton. Je me souviens vaguement d'une histoire. Un villageois rêvait d'avions depuis longtemps, mais n'avait jamais mis les pieds à bord d'un seul. Il a construit celui-ci de ses propres mains. Le fait qu'il soit mort en essayant de terminer l'une des ailes laisse un sentiment doux-amer. Le martyr d'un rêve. C'est fou. Et digne de Fitzcarraldo. S'il te plaît, fais-en quelque chose. Ailleurs, une étendue de mer. Un point d'embarquement, m'apprends-tu, pour les clandestins qui veulent franchir la Méditerranée. Un espace où l'on ignore ce qui se trouve de l'autre côté. Un pari. Ça ressemble beaucoup à ce que l'on ressent en entrant dans ton œuvre. Je crois que tu as pris cette photo à l'époque de tes recherches pour In the Absence of our Mothers , la première œuvre de toi qui a retenu mon attention, ou plutôt, devrais-je dire, qui a conquis mon cœur. J'ai été conquise lorsque j'ai appris que cette œuvre était un hommage à ton grand-père algérien qui, dans sa jeunesse, s'était fait arracher toutes les dents une à une afin de ne plus servir dans l'armée française. Si mes souvenirs sont bons, tu as fabriqué de nouvelles dents en faisant fondre une chaîne en or achetée à un petit garçon au bord de la mer. D'ailleurs, l'une de ces dents en or se trouve dans ta bouche. Les 300 euros que tu as payés correspondent plus ou moins au prix demandé par les passeurs pour traverser la Méditerranée. Ce garçon a peut-être utilisé l'argent que tu lui as donné de cette manière — ou peut-être pas. L'idée est belle. Plus je regarde ces photos, plus je me rends compte qu'elles planent au-dessus de zones géographiques particulières. Principalement l'Algérie, ton pays natal. Il y a El Ayaïda, où tes parents ont dirigé leur première communauté clandestine ; Oran, la ville côtière où tu as grandi ; Alger, la capitale où tu t'es installée vers la fin de la vingtaine ; et le Tassili n'Ajjer, un désert de grottes préhistoriques aux peintures rupestres, un lieu qui résiste à toute conquête depuis des millénaires, où tu as aussi réalisé des œuvres. Cette exposition a lieu en France. Y as-tu réfléchi ? Du point de vue algérien, la France est évidemment une source d'oppression. Une ancienne puissance coloniale qui refuse obstinément de reconnaître ses crimes, ses efforts pour effacer, pulvériser, invisibiliser. S'agit-il en partie de rendre visible ce qui a été occulté ? Sans doute pas, mais c'en est au moins une retombée indirecte. Je reviens toujours au thème de la contrebande. C'est un leitmotiv de ton œuvre : la contrebande d'idées, d'histoires, de toutes sortes de marchandises illicites. On dirait que c'est de famille. Car il y a huit ans, toi et ton père avez fait passer clandestinement 85 litres de terre d'Oran pour qu'on puisse les déverser dans la galerie et marcher dessus aujourd'hui. Comme un tapis criblé de trous. Était-ce un présage ? Un vœu ? C'est cette même terre qui a sali ta main et l'a rendue rouge dans l'une des photos exposées. La terre est essentielle. La terre est fertile. C'est à Oran que tout a commencé. Et, entre autres choses, cette exposition parle de commencements. Amitiés, Negar —Negar Azimi.